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Mai 2019

Le vieil arbre

Le vieil arbre

Il était une fois et une fois il n’était pas, un très très vieil arbre.
Un arbre si vieux que même les plus âgés des elfes des bois ne se souvenaient pas l’avoir vu jeune.
Lui, il poussait et vivait au cœur d’une telle vigueur que le vent, lui-même, venait se régénérer dans ses branches.
A les voir tous les deux, il était facile d’imaginer qu’ils étaient nés ensembles d’un même élan, d’une même graine ayant donné naissance, dans le même temps, à l’immobilité et au mouvement.

D’ailleurs, à bien y regarder, on pouvait lire toutes les danses du vent inscrites dans l’écorce de l’arbre, dévoilant merveilles d’arabesques virevoltantes jusque sous la silhouette d’une branche à l’autre, invitant du plus bas au plus haut à toutes les harmonies rassemblées en une embellie de feuilles brassant le vert de tout l’univers.
Tout allait pour le mieux au rythme des saisons, lorsque tout à coup, l’arbre sentit une courte mais intense secousse.
D’abord une, puis une seconde plus longue, pour devenir une cascade de remous vibrant de sa plus profonde racine à la plus jeunes de ses pousses.

Le vent, les elfes et les fées œuvrant tout alentour en furent stoppés de stupeur : l’arbre, le très vieil arbre s’était mis à marcher et même à danser.
Abasourdi, enivré, se sentant si léger que s’élançant vers le ciel, il s’envola, et bientôt, on ne vit plus qu’un point vert au cœur du bleu d’un ciel luisant d’été.

Chacun accourut à l’endroit à présent vide, baissant les yeux puis les levant, comme pour le voir encore, lui, l’arbre, véritable pilier de constance.
Aucun ne savait s’il avait envie de rire ou de pleurer. Le vent, lui-même, tournait en boucle cherchant derrière le moindre nuage son ami, son frère.
C’est un lutin, qui le premier, aperçut la drôle de graine non loin du lieu où vivait le vieil arbre.
Lorsqu’il voulu la saisir, jamais il ne put la soulever, elle pesait des tonnes.

Les habitants de la forêt tentèrent chacun à leur tour de la prendre, déployant énergie et sagesse pour peser et comprendre le mystère d’une graine qui témoignait du poids d’un arbre absent par légèreté soudaine.
Epuisés, ils se posèrent. Le vent, profitant du silence, vint caresser la graine.

On entendit alors, le chant le plus profond, le plus doux, le chant des plus anciens mystères. Un chant appelant chacun à sa plus vieille mémoire, un chant racontant les mouvements immobiles des éléments.
Le vent comprit rapidement. Longtemps, il s’était cru vent, comme longtemps son ami, son frère, l’arbre s’était cru arbre et, pourtant, ils étaient tous deux faits du même bois, de la même sève, visible chez l’un, invisible chez l’autre, se révélant l’un à l’autre.

Ainsi, ils apprirent tous qu’ils étaient, comme le vieil arbre et son frère le vent, une graine de vie tout simplement, visible et invisible, lourds et légers, immobiles ou en mouvement, au gré d’un mystère qui fait danser en un élan.

Si la lourdeur, un jour, vous pèse et vous secoue, c’est que la graine, en vous, s’est peut-être mise à chanter et qu’il est temps de vous élancer au cœur de votre ciel et d’être ce qui a toujours été. Arbre ou vent, sachez-vous élémentaire.

Isabelle Gorissen